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  • Pascale Larivierre

Quand les peurs s’emmêlent


Deux à quatre pourcents de la population présentent ou présenteront au cours de leur vie un Trouble Obsessionnel Compulsif ou « TOC ».Une pathologie invalidante liée à une peur incontrôlée et à la mise en place de rituels obligatoires destinés à la juguler.

Autopsie d’un mal étrange et difficile à vivre.

Pascale Larivierre

Denis, 44 ans, sort de sa petite maison par un matin glacial. Aux alentours, la campagne ardennaise, figée par le froid, donne une impression de grand calme. Mais cette paix matinale n’a aucun impact sur le mental de Denis. En lui, se déchaînent des tempêtes d’angoisse qu’il est incapable de maîtriser. Il glisse la clé dans la serrure et ferme la porte à double tour. Il hésite un instant, se ravise, refait jouer la clé dans la serrure pour l’ouvrir et la referme une nouvelle fois à double tour. Il se dirige vers la petite remise qui jouxte sa maison et où il range son vélo. Arrivé à la hauteur de ce dernier, le voilà saisi d’un doute incoercible. « Ai-je bien fermé la porte ? » Incapable de résister à l’angoisse qui s’insinue en lui comme un poison, il retourne vérifier. Et le fera encore une dizaine de fois avant de démarrer pour de bon et rejoindre son lieu de travail. Toujours inquiet. Jamais certain que cette fichue porte soit vraiment fermée… Denis est atteint d’un TOC depuis une quinzaine d’années. Un TOC qui lui a coûté son mariage et sa carrière. Il était commercial dans une entreprise, il est aujourd’hui employé dans une épicerie de village où son entourage professionnel accepte avec patience ces multiples vérifications quotidiennes. Une petite dose de compassion dont il a bien besoin : son quotidien est assez proche de l’enfer.

La maladie de la répétition

Les personnes atteintes de TOC sont tourmentées par des idées ou des pensées récurrentes associées à une grande honte ou à une peur obsédante. Ces idées ont souvent une caractéristique gênante ou absurde, elles sont toujours extrêmement pénibles et surgissent de manière répétitive dans l’esprit de la personne sans que celle-ci puisse exercer le moindre contrôle sur leur apparition. Par exemple, on rencontre des ados qui ont une peur panique d’être homosexuel et les pensées liées à cette peur tournent à l’obsession : ils y pensent sans cesse au point que cela finit par remplir leur espace mental, explique Jean-Jacques Wittezaele, docteur en psychologie et thérapeute. On voit aussi des personnes terrorisées par des idées de violence, obsédées par la peur de blesser quelqu’un. Certaines sont focalisées sur l’idée de la saleté, des microbes, de la maladie et d’autres encore sur la peur d’une catastrophe.

On parle de TOC lorsque ces obsessions sont liées à des compulsions qui sont des moyens ritualisés que les personnes mettent en place pour combattre ces peurs et qui à leur tour deviennent répétitifs et échappent au contrôle. Ainsi, les gens qui ont très peur d’attraper une maladie ou qui ont la phobie des microbes vont se laver les mains ou se laver de la tête aux pieds parfois des dizaines de fois par jour pour conjurer leur peur, poursuit le thérapeute. Cela plonge la personne dans un terrible cercle vicieux : le rituel la soulage momentanément, mais son effet est de courte durée et très vite la peur revient de plus belle. Il doit alors à nouveau recourir au rituel et ainsi de suite. Cela peut devenir extrêmement invalidant. Il y a des gens qui, quand ils se promènent dans la rue, sont contraints d’avoir telle pensée exactement au moment où ils passent devant tel poteau. Et s’ils manquent le rituel ils doivent recommencer jusqu’à ce que ça marche. Ils peuvent donc refaire le même chemin pendant des heures…Et dans le fond, ils savent bien que « c’est dans leur tête » mais ils n’ont aucun moyen pour s’empêcher de le faire.

Une forme de tourment omniprésent que Denis connaît bien. « Ca a commencé de manière assez insidieuse, raconte-t-il. A la naissance de mon deuxième enfant, pour une raison que je ne m’explique pas, j’ai ressenti une profonde angoisse. J’ai eu l’impression d’avoir soudain une responsabilité écrasante sur les épaules. Sans raison, car ma femme travaillait et nous n’avions pas de problèmes. C’était totalement irrationnel. Cependant à partir de là, je me suis mis en tête que je devais exceller dans mon travail pour être sûr de le garder. Je me suis mis une pression énorme.

Et de cette pression sont nées d’autres peurs que Denis n’a pas pu contrôler. Comme celle d’oublier de réaliser des tâches professionnelles. Il se met alors à faire des listes et à vérifier. Vérifier, revérifier, contre-vérifier. Du coup, il est reconnu par ses supérieurs. On le cite en exemple, il reçoit des promotions. Mais peu à peu, les peurs débordent et contaminent sa sphère privée. Les peurs se sont multipliées, se souvient Denis. Peur qu’il arrive quelque chose, que la maison prenne feu ou explose. Que des malfaiteurs s’y introduisent et nous dépouillent de nos biens. Peur de ne pas avoir assez d’argent. Et alors les vérifications ont envahi toute ma vie. Je n’ai plus eu de repos. J’ai commencé à vérifier si le gaz était fermé lors de chaque départ de la maison. Une fois, deux fois, parfois six ou sept fois. J’ai aussi commencé à vérifier toutes les dépenses au centime près. Ma femme n’a pas compris. Elle a tenu bon pendant quelques années puis elle a fini par craquer. Elle est partie avec les enfants. Et dans la foulée, j’ai perdu mon emploi : mes vérifications étaient devenues si envahissantes que je me sentais obligé de vérifier aussi le travail de mes collègues. Autant dire que ça n’a pas vraiment plu… Et tout cela était associé à une terrible honte. Pendant tout ce temps, jamais les mots « maladie » ou « TOC » n’ont été évoqués. A présent, j’appelle ça : « la maladie de la répétition ». A un moment j’ai bien essayé d’en parler à mon médecin traitant mais en termes si obscurs qu’il n’a rien compris et je ne peux l’en blâmer. Aujourd’hui j’ai commencé une thérapie brève. Cela ne fait que trois semaines mais il me semble que je me sens déjà un peu moins tendu. Enfin, j’ai pu en parler à quelqu’un et d’ailleurs je sais que je suis sûr la bonne voie car jamais je n’aurais pu vous en parler comme ça, si librement il y a encore trois semaines. C’est pour moi l’indice d’une petite lueur d’espoir au bout du tunnel…

Ne pas dramatiser et faire face

Comment cette maladie frappe-t-elle et sommes nous tous en danger de TOC ? Selon les statistiques, les TOC touchent aussi bien les femmes que les hommes, les enfants et les adolescents que les adultes. La maladie peut survenir à la suite d’un traumatisme, d’un deuil ou d’une rupture. Elle a également plus de chance de se développer chez une personne ayant grandi auprès de parents anxieux qui ont une relation au monde imprégnée par la peur. Il peut aussi arriver qu’une personne n’ayant pas nécessairement de fond anxieux mais se trouvant dans une phase stressante puisse se mettre à avoir des pensées obsédantes et peut-être même à mettre en place des comportements destinés à les conjurer. Mais cela ne débouche pas nécessairement sur un TOC. Sous une forme modérée, je crois qu’il y a des tas gens qui ont des comportements « de type TOC »…

Comme les gens obsédés par le rangement par exemple. Mais tout est relatif… Ainsi, je suis bien content que ma femme de ménage soit obsessionnelle du rangement et de la propreté ! De la même manière si on dit qu’on a peur de l’ascenseur tout de suite on entend « j’ai la phobie de l’ascenseur » mais si on a peur de sauter en parachute, il ne viendrait à l’idée de personne de dire que c’est une phobie. Je crois qu’en fait on est tous un peu, à certains moments de notre vie, obsessionnels, parano, phobiques ou autre. Simplement, dans la plupart des cas, nous n’entretenons pas ce comportement et dès lors il s’éteint de lui-même.

Mais bien sûr, une fois que le TOC est installé, il devient parfois nécessaire de demander une aide extérieure. Le thérapeute va alors chercher avec la personne en difficulté à enrayer ce cercle vicieux de la « gestion de la peur par le rituel ». Afin d’amener la personne à reprendre un contrôle sur les rituels, le thérapeute ne va pas lui demander de s’empêcher de le faire car c’est précisément ce dont la personne se sent incapable. Aussi, de manière totalement paradoxale, le thérapeute va plutôt demander à la personne d’exagérer ses rituels. Si une personne se lave les mains vingt fois par jour, on lui demandera de le faire cinq ou dix fois plus souvent. Car à partir du moment où elle le fait délibérément, ce n’est plus une compulsion et donc elle reprend le contrôle sur son comportement.

Parallèlement à ce travail sur les rituels, la thérapie va s’atteler à traiter la peur de manière approfondie. La plupart des gens veulent lutter contre la peur en cherchant des moyens pour la faire disparaître, poursuit Jean-Jacques Wittezaele. Or, plus on cherche à la faire disparaître, plus on l’exacerbe. La meilleure manière de l’apaiser, c’est de l’accepter. La peur est une émotion qui comme toutes les émotions sert à nous protéger d’un danger. Nous pouvons donc accepter que la peur surgisse en nous et simplement la laisser nous traverser. Je me souviens d’une personne qui était obsédée par toutes sortes de peurs. Et l’une d’elles était l’obsession des excréments de chien. Elle avait des phobies depuis vingt ans et essayait, par tous les moyens, de ne pas laisser son regard être attiré par les excréments de chien car elle craignait de se précipiter dessus et de les manger ! C’était une femme cultivée, intelligente, et elle se sentait tellement honteuse de ce comportement insensé. Ce que nous lui avons proposé alors c’est de se confronter à sa peur et d’aller observer ce qu’elle craignait le plus. En sept séances, cette obsession et ses peurs avaient complètement disparu. Car lorsqu’une personne découvre une stratégie pour apprivoiser une peur particulière, elle comprend très vite qu’elle peut l’appliquer à tous les domaines de l’existence.

Thérapie :

Jean-Jacques Wittezaele dirige un centre thérapeutique spécialisé en Thérapie Brève à Liège, l’Institut Grégory Bateson : www.igb-mri.com

Infos:

* La ligue TOC

www.users.swing.be/ligue-toc

* Une organisation qui a pour vocation d’aider les personnes atteintes de troubles psychiques ainsi que leurs familles :

www.similes.org

* Un portail belge de la santé mentale avec ses forums de discussion

www.santementale.be

* Beaucoup d’infos sur www.aftoc.club.fr , l’association française de personnes souffrant de T.OC. qui a également publié un ouvrage collectif : Comment vivre avec une personne atteinte de TOC, Aftoc, Editions Josette Lyon, 2005. 33,70 euros.

Livres :

* Faire face aux TOC : Troubles Obsessionnels Compulsifs, Rémi Neveu, Alain Perroud, Véronique Briquet, Ed. Retz, 2005.

20,70 euros.

* Le garçon qui n’arrêtait pas de se laver, Judith Rapoport, Ed. Odile Jacob, Paris, 292p, 1991.

21, 34 euros

* Un roman : T.O.C., Nathalie Ours, Ed. J. Losfeld, 89p., 2006.

9,50 euros

#TOC #Troubleobsessionnelcompulsif #Psychologie #Psychopathologie

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